Résilience : s’adapter au mieux ou résister au pire, le débat s’ouvre dans l’Hérault

resilienceD’ici 2050, la Méditerranée aura monté d’un demi- mètre et la température moyenne du Languedoc-Roussillon de quelques degrés. Face à ces bouleversements, prospectivistes et aménageurs ne voient qu’un seul salut : une région résiliente.

Postulat de l’auteur (magali Reinert): la résilience est une notion fourre-tout pour tenter d’exorciser le danger du changement climatique ou concept opérationnel pour nous adapter aux chocs à venir ?

Après Stockholm et Phénix-Arizona, Montpellier accueillera du 4 au 8 mai 2014 le troisième colloque international sur la résilience(1). L’occasion de se pencher sur ce concept en vogue alors que plusieurs chercheurs montpelliérains sont mobilisés pour ces rencontres. Cette année, les organisateurs ont voulu ajouter aux conférences d’experts internationaux des débats in situ. De la résilience urbaine à la gestion des crues, douze « sessions sur site » permettront de contextualiser réflexions et pratiques (voir tableau). Les artistes seront aussi de la partie pour faire toucher du doigt la vulnérabilité de nos vies et de notre environnement, comme le collectif de photographes Transit ou la compagnie Lonely Circus.

Villes en transition

Outre le prétexte de l’événement, la pensée de la résilience mérite d’y regarder à deux fois, tant elle est invoquée pour régler notre futur. C’est elle qui est mobilisée pour réfléchir à l’adaptation au changement climatique ou à la fin de l’abondance des énergies fossiles et à la transition énergétique qui va avec. Face à la montée des eaux, quel avenir pour les communes littorales ? Quelle durabilité urbaine dans une ère post-pétrole ? Quelle agriculture méditerranéenne avec cinq degrés de plus ? La pensée de la résilience permettrait d’aborder ces questions dans le bon sens, selon François Bousquet, modélisateur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) et membre de la Resilience Alliance qui organise l’événement.

La résilience est généralement définie comme la capacité d’un système à absorber un changement et à se réorganiser tout en conservant la même fonction ou la même identité. Avec les chocs plus fréquents et plus violents qui s’annoncent, qu’ils soient climatiques, énergétiques ou économiques, nos socio-écosystèmes devraient ainsi se préparer à devenir moins vulnérables. Des collectivités y travaillent déjà. Inspirées par le mouvement des « territoires en transition » né en Angleterre, elles défendent une résilience locale. Leur engagement repose notamment sur la construction d’une plus grande frugalité et autonomie énergétique pour s’affranchir progressivement des énergies fossiles. Les réseaux de villes durables(2) font aujourd’hui la preuve de l’efficacité de leur engagement. Stockholm, par exemple, a diminué de 26 % ses émissions en quinze ans et prévoit de sortir des énergies fossiles en 2050.

« Recul stratégique »

Autre exemple, l’adaptation de nos littoraux face à la montée des eaux. « Les tempêtes de cet hiver ont fait beaucoup pour le débat sur la résilience en milieu côtier », explique François Bousquet. L’opinion publique commence à accepter l’idée qu’il est techniquement et financièrement impossible de s’opposer à la mer. Élus, experts et associations commencent ainsi à travailler sur l’adaptation à la montée des eaux. Le Conservatoire du littoral défend notamment le « recul stratégique » comme une solution intéressante, qui consiste à laisser reculer la côte et à relocaliser les activités et les infrastructures en conséquence. « C’est une gestion adaptative et collaborative, qui s’appuie sur différents scénarios décrivant les états vers lesquels le socio-écosystème peut évoluer », explique le modélisateur.

Rien de révolutionnaire donc. Mais, selon François Bousquet, cette réflexion sur le changement, on la doit à la pensée de la résilience. Elle recalerait en effet les anciennes stratégies qui aspiraient à contrôler le changement dans des systèmes aux conditions stables, pour adopter de nouvelles stratégies qui visent l’adaptation au changement dans des systèmes devenus instables. Pour mieux comprendre, il faut revenir à l’inventeur de la résilience en écologie au milieu des années 1970, C.S. Holling. La théorie de Holling défend qu’un écosystème n’a pas un seul équilibre mais plusieurs états possibles. Cette nouvelle théorie a introduit de l’incertitude dans la gestion de la nature et, avec, l’idée sous-jacente d’abandonner le contrôle de la nature par l’homme. Se résigner au changement climatique.

Mais la résilience essuie aussi de nombreuses critiques. Cette approche conduirait d’abord un peu vite à nous résigner au changement climatique. Aujourd’hui, il est plus vendeur politiquement de parler de la résilience de nos systèmes et de leur adaptation aux changements plutôt que de reconnaître l’impasse des négociations pour limiter nos actions sur le climat. Ensuite, parce que la résilience n’est pas toujours souhaitable, au risque de se satisfaire du statu quo.

Le terme est aussi victime de son succès. Il est aujourd’hui autant utilisé par les partisans de la décroissance que par les tenants de la croissance libérale. Récupéré un peu comme le fut le développement durable il y a vingt ans. Le forum économique mondial de Davos en a même fait le terme phare de son rapport de 2013. Dans la vision néolibérale, le chemin vers la résilience ouvre la voie à l’innovation en faveur d’une gestion privée du risque. La géo-ingénierie, cette manipulation du climat terrestre pour contrecarrer les effets du réchauffement climatique à l’aide d’aérosol dans l’atmosphère ou de stockage de carbone en sous-sol, est bien une stratégie de la résilience.

Ce concept n’en a donc pas fini de faire des émules et risque de devenir inutilisable pour nourrir une réflexion sur le changement. •

(1) www.resilience2014.org
(2) Les trois réseaux de villes durables que sont le Conseil international pour les initiatives environnementales locales (ICLEI), Alliance Climat et Énergie-Cités regroupent chacun environ un millier de membres.

Douze thèmes sur douze sites permettront aux experts et aux praticiens de débattre de la résilience in situ

resilience montpellier• Effets de seuil dans le domaine marin et pêche artisanale à Sète
• Vulnérabilité côtière et résilience au changement climatique à Sète
• Gestion des crues et gouvernance des bassins versants à Lignan-sur-Orb
• Agriculture et Climat à Murviel-lès-Montpellier
• Agriculture et Eau au Parc national de Camargue
• Pastoralisme à Larzac
• Agroforesterie, Agrobiodiversité et Services écosystémiques au Domaine de Restinclières, Prades-le-Lez‎
• Résilience et Conservation au.Centre du Scamandre, Camargue
• Résilience urbaine à Grand Montpellier
• Business et Résilience chez IBM Montpellier
• Territoire, sense of place et dynamiques socio-écologiques à l’Étang d’Or, Candillargues
• Agriculture et économie solidaire à Agde

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Pour des politiques intégrant la notion de résilience

L’économiste Jean-Marcel Koffi revient sur l’émergence du concept de résilience et sur son appropriation par les sciences humaines et sociales.

Question : D’où vient et à quoi correspond le concept de résilience ?

Jean-Marcel Koffi : À son origine le concept de résilience vient de la physique des métaux et caractérise la capacité d’un objet métallique à retrouver sa forme initiale après un choc ayant entraîné une déformation. Deux courants de pensée ont repris ce terme, avec une vision naturellement plus métaphorique. D’une part, la psychologie à partir des années 50 jusqu’aux récents ouvrages du neuropsychiatre Boris Cyrulnik. D’autre part, l’écologie dans les années 70 autour des capacités adaptatives des écosystèmes, puis plus récemment des socio-écosystèmes.

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Nous tentons, au sein de notre unité de recherche, d’articuler ces différentes formes de résiliences pour comprendre le lien qui existe entre la vulnérabilité des milieux et celle des sociétés. Car, dans tous les cas, ce qui nous importe c’est la capacité d’une personne, d’un groupe social, d’un système écologique donné, à résister à un choc et à surmonter le traumatisme correspondant, afin de pouvoir rebondir et reprendre une trajectoire de vie qui soit soutenable.

Q : Les sociétés peuvent-elles être résilientes comme les personnes ?

J.-M. K. : Assurément, et les sociétés empruntent en cela des cheminements assez comparables à ceux des individus.
Pour une personne, la résilience correspond à la capacité à surmonter un traumatisme,
comme la perte d’un emploi ou un deuil. Elle ne se réalise que dans certaines conditions, en mobilisant des « tuteurs », c’est-à-dire des personnes rencontrées ou dont on a gardé le souvenir, et des « facteurs » de résilience comme, par exemple, la présence de ressources personnelles, la ténacité, l’éducation reçue, l’appui d’un réseau de sociabilités… Il en va de même s’agissant d’une société traumatisée par une amorce de guerre civile ou par des violences interethniques. Il lui faut trouver des tuteurs sociaux et des facteurs collectifs de résilience. À l’échelle du groupe, ils ne sont pas toujours faciles à identifier. Pour une société, il faut à la fois surmonter les vulnérabilités individuelles de ses membres, qui ont subi des chocs à titre personnel, et la fragilité commune liée à la rupture sociale.

Q : Qu’apportent les sciences humaines et sociales dans ce domaine ?

J.-M. K. : Dans les contextes posttraumatiques, de reconstruction et de réconciliation, les sciences humaines et sociales jouent un rôle incontournable pour analyser et comprendre les mécanismes à l’origine des conflits. Passé ce stade, qui relève surtout de l’observation et du dialogue avec les populations concernées, elles peuvent s’impliquer
plus avant et contribuer activement au processus de redéfinition du vivre ensemble. Car les sociétés, dans leur démarche de résilience, doivent décider collectivement des valeurs autour desquelles fonder les nouveaux rapports sociaux. Les connaissances acquises par les sciences sociales, sur les ressorts fondamentaux de la société, sur les compromis entre tradition et modernité, sur les systèmes de droit en vigueur avant le conflit, permettent
de déceler des valeurs propices au rebondissement collectif. Au Kenya par exemple, la devise « Hrambee» – travaillons ensemble – constitue une base partagée pertinente pour réinventer une société viable après les violences postélectorales de 2008.

Q: Quel rôle peuvent jouer les politiques publiques en la matière ?

J.-M. K. : Les politiques publiques doivent créer les conditions favorables aux processus de résilience. On sait en effet que les capacités individuelles et collectives de rebondir existent toujours et que leur expression dépend essentiellement des ressources mobilisables. Les politiques publiques, quand elles sont convenablement orientées, constituent un levier efficace car elles peuvent fournir des opportunités adéquates aux individus ou aux groupes sociaux concernés. En temps ordinaire, elles contribuent à développer les ressources humaines indispensables à la résilience par l’éducation, la santé, la redistribution, rejoignant en cela les approches par les capabilités développées par Amartya Sen2 et sur le développement humain portées par le Programme des Nations unies pour le développement. Après une crise, ces politiques,sont plus que jamais tenues de
s’impliquer dans la restauration de la société, en organisant la justice, l’emploi, l’édu cation, la santé, la réinsertion des combattants, l’indemnisation des victimes… Pour l’instant, il s’agit surtout d’actions au coup par coup, inspirées par des exemples antérieurs, comme la commission dialogue-véritéréconciliation en Côte-d’Ivoire. Nous appelons de nos voeux des politiques significativement fondées sur l’idée de résilience. ●

1. UMI Résiliences (IRD, CIRES).
2. Prix Nobel d’économie 1998.

Carte heuristique visant à réfléchir à un kit de résilience

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Après une catastrophe comme Lac-Mégantic ou Brétigny, une résilience est-elle possible pour un survivant

resilience-logoNos cœurs sont tous atteints par la tragédie de Lac-Mégantic. Une cinquantaine de vies pulvérisées en quelques secondes, cela horrifie. L’impact des événements a entrainé chez moi quelques réflexions que je livre à titre d’homme, de citoyen et de psychanalyste. Je les offre bien humblement d’ailleurs car je ne prétends pas comprendre ce qui se passe réellement au cœur de ce drame.

Pour un survivant, pour une victime vivante, quel sens donner à sa vie et à tant de vies brisées ? Que faire avec la douleur psychologique ? Comment négocier avec l’incompréhension ressentie suite à la catastrophe ? Que dire à celui qui vient de perdre du même souffle femme et enfants ? Que dire à celle dont on cherche encore la meilleure amie, le conjoint ou la mère dans les décombres ? Comment ne pas souhaiter mourir ou être mort à leur place ? Comment ne pas perdre le sens de l’existence ? Comment trouver la force de ne pas s’écrouler ? Comment conjurer le courage de se relever ?

Un deuil à faire

Plusieurs écueils semblent à prévoir et cela aide déjà de le savoir : le rétrécissement de l’espace mental à ce seul drame comme si plus rien d’autre n’existait, le désespoir, l’impuissance, le goût de mourir, la culpabilité de survivre, voire la honte de se permettre d’avoir du plaisir. Ce sont toutes des phases compréhensibles et inévitables du deuil à faire. La première de celles-ci réside dans l’accueil bienveillant et sans jugement de tout ce qui se passe en soi, que cela fasse sens ou non, que cela soit cohérent ou non. À condition bien entendu de survivre au submergement mental et affectif qui risque de survenir, à condition de dépasser l’impact des humeurs dépressives et des angoisses qui ne manqueront pas de se présenter quand les caméras se seront retirées. Si le submergement est trop fort, il ne sert à rien d’hésiter : il faut demander de l’aide professionnelle, ne pas rester isolé, parler à un proche. Le resserrement du tissu humain constitue un effet positif de la plupart des tragédies.

Il est nécessaire de ne pas sauter l’étape du deuil. Il ne sert à rien de la fuir puisqu’elle nous rattrapera sans cesse. Si on en a le courage, mieux vaut passer à travers, pas à côté, pas en-dessous, pas au-dessus, bel et bien à travers. Cela permet de vivre pleinement la joie du retour des forces vives en leur temps. C’est ce que me disait récemment une amie à l’issue d’une redoutable dépression. Malgré l’apparente mort, le printemps vient après l’hiver. Il vient avec d’autant plus de saveur que la rudesse des froids a été vécue.

Honorer les bons moments du passé

Il importe aussi de garder un lien vivant avec les proches qui sont partis si subitement. Le meilleur moyen de le faire est d’honorer les bons moments que nous avons vécus avec eux et de s’honorer pour avoir consenti à ces moments de bonheur. Sur une note plus personnelle, indépendamment des croyances religieuses, ce sont les corps de ces êtres qui ont été pulvérisés; leurs esprits, leurs âmes restent bien présentes, ne serait-ce que comme des parfums dans le fond des cœurs de celles et ceux qui restent. Ces effluves des êtres aimés ont besoin de prière et de méditation, et il est nécessaire de prier et de méditer pour eux, pour rester dans son meilleur cœur. Ainsi, en offrant sa présence aimante au-delà du drame, on transforme son propre état intérieur. On peut même prendre du temps pour les imaginer dans la lumière bien au-delà des apparences physiques désastreuses. On devient de la sorte le premier bénéficiaire de ces pratiques.

Garder une place pour l’espoir

Il y a également une chose tout aussi essentielle à envisager : garder une place pour l’espoir, l’espoir d’une vie où il y aura à nouveau de l’amour et de la création, où le goût de vivre reprendra naissance. Après mon diagnostic de cancer de grade 4 en avril 2007, si vous m’aviez dit que je retrouverais ma santé et mon énergie, j’aurais fait uniquement semblant de vous croire. Jamais je ne me serais aventuré à penser que je regagnerais autant de force de vie, autant de clarté, autant de goût de continuer. Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus rien à craindre, je reste fragilisé, l’épreuve a été rude. Mais avec le temps, elle a pris un sens. Elle a permis un questionnement si profond sur le sens de la vie et de la mort qu’elle a fini par me confronter à une décision fondamentale qui a orienté tout le reste : est-ce que j’étais vraiment disponible à vivre à nouveau, à goûter à nouveau à la vie ?

C’est à chacun dans son for intérieur de répondre à l’interrogation. Pourtant, comment mieux honorer ceux et celles qui ont quitté que de déguster la vie à nouveau en leur offrant cette existence supplémentaire ? Car quel serait le souhait de chaque personne qui est partie ? Que la vie continue à être bonne et merveilleuse pour les siens, que la joie retrouve ses droits.

Ainsi, il est nécessaire de s’accorder du temps pour s’imaginer au sortir de l’épreuve, pour s’entrevoir dans de meilleurs jours, sans cesse accompagné par les figures intérieures de ceux que l’on a aimés. Il s’agit d’un exercice difficile, mais il représente déjà une petite échappée par rapport au drame intérieur. Régulièrement, je m’assieds quelques instants pour prendre contact avec la présence subtile de mon père et la déguster, même s’il est mort depuis 12 ans. Et pourtant, c’est bien moi qui ai écrit Père manquant, fils manqué !

Respecter sa peine, honorer les moments précieux de bonheur et de complicité vécus avec nos proches disparus, continuer à dialoguer avec eux au-delà des apparences et peu importe nos croyances, les imaginer heureux dans un espace lumineux, oser s’imaginer plus serein dans un futur plus ou moins éloigné, ne pas se laisser isoler avec sa peine, parler avec nos proches ou avec des professionnels de la santé de ce que l’on vit, voilà quelques uns des ingrédients d’une résilience face à des événements révoltants et à première vue absurdes.

L’impuissance des témoins

Pour nous qui sommes les témoins impuissants de ce drame, le désastre nous invite à pleurer avec les éplorés, à tendre une main bienveillante, à ouvrir un cœur de compassion sur place ou en esprit, à offrir du soutien financier et des soins. Bref, à accepter de souffrir avec eux. Quand je regarde ces nouvelles affligeantes à la télévision, à partir de l’espace du coeur, je laisse un baume apaisant se répandre jusqu’à cette population d’humains en difficulté, pour accompagner, pour soigner à distance, pour répondre à mon impuissance et pour ne pas me laisser réduire à une position de voyeur face au désastre. C’est une façon de dire : « Vous n’êtes pas seuls. Nous sommes avec vous, car nous savons tous et toutes ce que signifie perdre un être cher et être confronté à une catastrophe. »

La dimension sociale

Reste un autre aspect dont je désire traiter en rapport avec ce drame : la dimension sociale. En premier lieu s’impose une grande leçon : la rentabilité financière n’est pas toujours rentable pour le cœur humain. Combien de tragédies encore avant de comprendre que la compétition effrénée, la concurrence à outrance, la performance à tout prix mènent à négliger ce qui est juste et bon pour le coeur des hommes et des femmes que nous sommes. On coupe dans les effectifs, on relaxe les lois, on prend des risques au niveau de la sécurité. Un jour arrive ce qui doit arriver : l’accident. La tragédie de Mégantic est celle d’un désastre annoncé, car cette irresponsabilité ne pouvait aboutir que là. Toujours le même résultat, qu’il s’agisse des déversements dans le golfe du Mexique ou de ceux dans la rivière chaudière : des vies humaines sacrifiées sur l’autel des accomplissements financiers.

La meilleure façon de survivre à Mégantic en tant que collectivité est de l’imaginer comme une véritable croisée des chemins, celle où nous choisirons de suivre la voie d’un développement économique à échelle humaine. Pour cela, chacun de nous devra y voir, car il semble que ceux que nous mettons à de hauts postes pour diriger ces politiques à notre place prennent des risques avec nos vies. Cela n’est plus acceptable. Toutefois, ce ne sont pas uniquement les responsables de gouvernements ou de corporations qui sont invités à un changement d’attitude. Chacun et chacune de nous se voit convié à sortir du « confort et de l’indifférence », thèmes dont le cinéaste Denis Arcand parlait dans le film du même nom.

Cet engagement social canalise la colère et l’indignation de façon appropriée pour ne pas que cette tragédie reste muette, pour ne pas qu’elle se soit déroulée en vain dans notre histoire collective. Cet engagement vient compléter la tâche psychologique sans avoir à la nier, tout comme le devoir psychologique ne devrait pas occulter la dimension sociale du drame. Garder l’espoir de conditions meilleures, lutter pour une transformation sociale et œuvrer au niveau individuel pour sortir de la léthargie resteront à l’agenda pour bien des années à venir, des décennies sans doute. Toutefois, comme le disait Gandhi : « L’amour et la paix triomphent toujours des abus, et il ajoutait avec conviction, toujours. »

L’ouverture du coeur

Pour ma part, j’émets le souhait que chaque être confronté à cette épreuve, qu’il soit une victime vivante ou un témoin, la transforme peu à peu en une chance d’ouverture du cœur au lieu d’une occasion de se replier. Ici s’affirme la force de l’être humain. Après avoir été amputé d’un pied à l’âge de 25 ans, l’auteur britannique William Henley a écrit le poème Invictus. Ce sont ses mots que Nelson Mandela a gravés sur son pupitre de bois pour résister à 26 années de captivité. Le texte se termine comme suit : « Aussi étroit soit le chemin, nombreux les châtiments infâmes, je suis le maître de mon destin. Je suis le capitaine de mon âme. »

Pour chaque individu qui a vécu une perte, il est à souhaiter qu’un sens se dégage éventuellement. Mais comme nous le dit le poète, ce sens est à créer tout autant qu’à découvrir. Il s’agit de voir dans l’épreuve une occasion de recréer sa vie et aussi de se recréer, d’être plus fidèle à ses élans de création et à ses besoins de ressourcement. En chinois, l’idéogramme du mot crise utilise deux étymologies, celle du mot danger et celle du mot opportunité. Ici réside un choix, celui de faire ou non du sens avec l’épreuve, de l’utiliser pour se construire ou pour se détruire. Toutefois, à mon avis, la question du sens vient une fois que le deuil est bien entrepris, par crainte d’imposer un carcan superflu à des émotions troubles qui doivent être accueillies et vécues sans jugement.

Finalement, je ne voudrais pas taire ma gratitude et mon admiration envers ceux et celles qui oeuvrent actuellement sur le terrain avec tant de compétence et d’humanité. Merci du fond du cœur.

Ecrit par Guy Corneau , Psychanalyste de l’Institut de psychologie analytique C. G. Jung de Zürich

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Pour réduire les risques, planification et investissements urbains doivent intégrer la résilience

La Plate-forme mondiale pour la réduction des risques de catastrophe, en colloque cette semaine à Genève, dénonce un manque de cohérence entre les solutions techniques permettant une gestion et une conception urbanistiques fiables et, d’autre part, les décisions politiques et la gouvernance. De plus, la réduction des risques de catastrophe doit systématiquement intégrer la résilience dans la planification et les investissements urbains.

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Léo MASSEY – Master 2 Métiers du Politique et de la Gouvernance

Le Directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour les établissements humains (ONU/Habitat), M. Joan Clos, a déclaré lors de la quatrième session de la Plate-forme mondiale pour la réduction des risques de catastrophe, que l’urbanisation était en crise perpétuelle. Même Stockholm est désormais confrontée à des émeutes. L’essentiel de la population étant concentré dans les villes, il convient de réfléchir à une nouvelle forme de vie en ville, moins onéreuse, plus ouverte, moins encombrée et moins inégalitaire, a souligné M. Clos.

Les villes des pays développés doivent repenser leur financement, dans un contexte de crise et de concurrence. Dans les pays en développement, les problèmes tiennent en particulier à l’anarchie du développement urbain. La pollution et la congestion des nouveaux grands centres urbains sont d’autres aspects de la crise, comme on le constate en Chine.

Cette crise de l’urbanisation est due au fait que les planificateurs ont encore recours aux recettes du XXe siècle, notamment le zonage par activité, qui ne sont plus du tout adaptées aux conditions économiques et sociales de l’ère actuelle. C’est pourquoi, ONU/Habitat entend ouvrir la réflexion sur le dépassement de cet ancien modèle. Les principes de résilience, de réduction des risques, de compacité, de mixité, de proximité et d’intégration sociale doivent être incorporés aux nouveaux modèles d’urbanisation, capables d’offrir des modes de vie attrayants aux citadins.

En s’appuyant sur le retour d’expérience du passage de l’ouragan Sandy, dans l’État du New Jersey (États-Unis), le maire de Hoboken, dont la ville a été très fortement endommagées avec plus 800 millions de dollars de dommages préconise que les villes doivent adopter des normes techniques très sévères pour se prémunir des catastrophes.

Ainsi, La ville de Hoboken envisage de créer des parkings souterrains pouvant servir, au besoin, de bassins de rétention. La municipalité plaide, auprès des autorités fédérales, pour l’adoption d’une approche plus globale de la préparation et de la réaction aux inondations, qui passerait, par exemple, par la création de barrages. La ville d’Hoboken contribue également à la sécurisation de la fourniture d’électricité dans l’État du New Jersey.

Pour le maire de Chacao, au Venezuela, M. Emilio Graterón, la planification urbaine ne doit pas être un processus seulement technique. Elle doit devenir un processus humain impliquant la participation des personnes concernées., et il s’agit là d’un véritable changement culturel.

De ce fait, la nouvelle urbanisation participative doit intègrer, dès le départ, la notion de résilience. Elle repose sur une nouvelle forme d’organisation sociale spontanée des citoyens, caractérisée par la réappropriation de l’espace urbain, qui contribue notamment à limiter la criminalité. Les habitants intègrent la planification de leur ville au point d’agir spontanément de manière à limiter les effets des catastrophes.

approche_urbanististe
France Guérin-Pace (Ined)

En conclusion, l’avenir de l’urbanisation dépend moins de l’action des planificateurs que de celle des responsables politiques et des représentants de la société civile.

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